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ESTHER BOL
MON HEURE
traduction Nadja Maire
Récemment je me suis trouvée dans un lieu et à un moment donné où chacun a eu son « hour of truth ». Et il se trouve que, moi, je ne l’ai pas eue cette heure de vérité. D’où ce texte. Je vous remercie.
Involontairement, je me suis tout de suite demandée ce que j’aurais fait pendant cette heure de vérité. Bon, en fait je vais répondre à ma propre question avant même de la poser. Cette heure je l’aurais consacrée au ressenti physique d’un détenu à l’isolement.
Ça découle de l’idée même du temps, l’idée de remplir le temps, l’idée de maîtriser le temps. En polonais le temps se dit [tchas] et en ukrainien aussi il se dit [tchas]. Alors qu’en russe [tchas] ça veut dire l’heure. Wondering.
Être cette heure-là. Être ça. I would be this, exactly this. Joseph a dit « la prison - c’est un manque d’espace compensé par un excès de temps ». Joseph aussi est allé en prison, pas longtemps, mais quand même. Alexandre, Macha, pardonnez-moi, beaucoup d’événements de ce texte vous sembleront bien trop familiers. Donc voilà. Voilà, pendant cette heure je vais tenter de comprendre et de ressentir cet excès et ce manque.
L’endurer à l’excès.
Parlons de l’isolement disciplinaire. Être à l’isolement - c’est avant tout le moyen de punir les détenus encore trop libres. Tu peux te retrouver là-bas, pour un bouton pas boutonné, par exemple ou pour un oreiller mal rangé ou pour un teeshirt changé à un moment inapproprié… C’est la forme de pression la plus efficace qui soit. Puis tu sors, on trouve un autre prétexte et on te renvoie à l’isolement. Pour 15 jours. Le froid, le froid, le froid (l’été c’est l’étuve), la solitude, la puanteur. Des hordes de moustiques et de rats surgissent du trou de derrière les toilettes. Alexeï a passé plus de 300 jours à l’isolement ces deux dernières années.
Est-ce que j’ai peur ? Bien sûr que j’ai peur. Peur que ça vous semble de mauvais goût, moche et inacceptable que je spécule sur un sujet aussi douloureux, alors que je suis ici presque au paradis…
Mais c’est précisément parce que j’ai affreusement peur que je veux m’y essayer. Non, ne vous inquiétez pas, je ne vais évidemment pas « jouer » que je suis à l’isolement. Je suis là. Voilà, ici-même, devant vous, here I am. J’ai choisi une très belle salle. Et avec une bonne acoustique car comme vous voyez j’ai un accent affreux et des problèmes de diction.
Here I am, dans une belle salle, dans un beau bâtiment, dans un bel endroit, dans un beau pays, sur une belle planète, dans un bel univers.
Je commencerais en vous racontant à peu près ceci. Ça va faire plus de 10 ans que, très- très souvent et de manière obsessionnelle, j’imagine ce que ça ferait d’être en prison.
Physiquement, je me le figure physiquement. Ça, je vous l’expliquerais mieux plus tard. Je veux simplement passer cette heure avec vous, d’accord ? Je veux expérimenter ce sentiment de peur de la prison, modelé par la prison elle-même, en empathie avec ceux qui y ont été, ou avec ceux qui s’y trouveront un jour ou avec ceux qui s’y trouvent encore. Le vivre, non pas dans ma tête, mais ici et maintenant, dans mon corps, devant vous. Avec vous. Ça, je l’aurais dit à voix haute, avec des mots. C’est l’Exposition. Oui.
Here I am : je suis : dans une belle salle, dans un beau bâtiment, dans un bel endroit, dans un beau pays, sur une belle planète, dans un bel univers. Oh j’ai du bol ! Mais : il ne s’agit pas du sentiment de culpabilité. Vous pouvez être absolument sûr qu’il ne s’agit pas de ça. Ce n’est pas ça que je veux partager avec vous. Je sais que c’est douloureux pour chacun d’entre vous, je vous montre simplement ma douleur comme vous me montreriez la vôtre. À ma place, dans mon espace délimité par un fil, et voilà votre espace délimité par un fil. À votre place. Dans un bel univers.
Peut-être qu’il n’est pas nécessaire que je vous raconte tout ça. Peut-être que j’ai tort. Mais… c’est une autorisation « à être ». Cette autorisation à être - c’est déjà tellement. Je commence à en faire l’expérience, à en goûter la réalité, ici, en Europe. Je l’accepte, je vais en profiter.
Donc voilà. Je suis là devant vous à vous raconter de quoi ça va parler (mon heure a déjà débuté, elle s’écoule, ça prend déjà une page et demi, cinq/sept minutes à peu près ; je dois me dépêcher, non, il n’y a nulle part où se dépêcher, nowhere to rush). Donc voilà. Il faut d’abord organiser l’espace. Je le fais là devant vous. Comme je l’ai dit tout à l’heure je vais mesurer avec un bout de fil et délimiter la zone de la cellule d’isolement au centre de la pièce. Je vais créer un manque de place - comme l’a dit Joseph. Pendant ce temps j’en profite pour vous citer un extrait d’une lettre récente d’Ilia qu’il a écrite en prison. Une simple description. « Une cellule d’isolement - c’est une poche de pierre de deux mètres sur trois. Dans un coin, des toilettes en métal et dans l’autre, un lavabo avec une eau froide et rouillée. À cause des canalisations pourries une odeur d’excrément flotte constamment dans l’air. »
Here I am : j’y suis. Voilà. J’ai mesuré deux mètres sur trois. C’est … regardez, pour mieux vous imaginer, c’est en longueur l’équivalent d’un couloir et en largeur, une fois et demi plus large. En principe on a l’endroit. « À cinq heures le lit en fer est fixé au mur et il est interdit de s’allonger de toute la journée et ce jusqu’au coucher des détenus. On peut seulement s’asseoir sur un minuscule tabouret ou faire des allers-retours dans la cellule étroite : deux pas dans un sens et trois pas dans l’autre ». J’ai décidé de ne pas représenter le « mobilier ». Je prends juste une bassine en fer et je la pose là, pour représenter la cuvette des toilettes. Et aussi, je fais bien les choses vous savez, j’ai tout prévu et je pose dans la bassine un gros morceau de glace qui fondra pendant cette heure. Ça sera mon chronomètre. Pardon, pardon, pardon, les amis. En fait, avec des mots c’est tellement plus simple que dans la réalité. Pas tellement plus en fait.
En gros, c’est tout. Voilà L’exposition. Ça a déjà pris 8-9 minutes mais j’en avais besoin. Grâce à ça on saura exactement de quoi on parle, c’est important pour moi... Ensuite je passerais cette heure comme si j’étais en cellule. C’est à dire que je vais très probablement me taire tout du long. Prenez cela … comme… Imaginez-vous … un cérémonial de compassion. Est-ce que je penserai à eux ? À ceux qu’on torture en ce moment même ? J’y pense, comme… souvent trop souvent, et à quoi ça sert ? Non, ce n’est pas ça. Non, je passerais ce temps (et tout le temps des répétitions) seule avec moi-même. Oui voilà. Comme eux, seule face à moi-même.
Être à l’isolement, en tête à tête avec moi-même. Voilà, c’est exactement ça ... Être seule avec moi-même dans cette belle pièce sous vos yeux. Les pensées qui habituellement m’obsèdent, m’obsèderont aussi en cellule. Ces mêmes pensées qui tournent dans ma tête, encore et encore, les mêmes comme toujours. Je suis nulle pour faire taire les voix dans ma tête, Luc. Zéro pointé. Une heure de monologue intérieur. Physiquement - physiquement, je ferai peut-être du yoga. Il ne me reste que 50 minutes. Ou bien je ferai autre chose, ce qui me fera envie (« envie »). Ça fait une infinité de possibilités quand tu ne disposes que de 2 mètres sur 3, d’un lit fixé au mur et de 15 jours.
J’ai commencé à faire du yoga à cause de ma peur de la prison. C’était en 2016. Comment naît la peur de la prison quand tu vis en Russie ? D’abord tu lis sur les tortures subies en prison par les personnes que tu aimes, les personnes qui comptent le plus pour toi. Vsevolod à qui ils ont donné des coups de fouets en caoutchouc sur les plantes de pieds, il n’avait que 66 ans. Après ils ont jeté son corps aux ordures. Le corps de ce grand metteur en scène, ce grand novateur qui avait créé sa propre méthode, qui avait son propre théâtre. Et sa femme - comédienne, elle aussi. Elle aussi, ils l’ont tuée. Ossip qui a disparu pendant une étape quelque part dans la neige, et qui demeure sans sépulture. Varlam à qui on a pris le pain qu’il gardait sous sa tête comme un oreiller, pour ne pas se le faire voler. Alexandre qui est mort de dysenterie dans un convoi de prisonniers. Daniil qui est mort de faim dans un hôpital de prison. De la culture générale, la base quoi. Anna …
Si l’on t’avait montré, persifleuse,
Préférée de tes amis,
Pécheresse gaie de Tsarskoïe Sélo,
Ce qui en serait de ta vie-
Alors que, trois centième, colis à la main,
Debout sous « Les Croix »,
Avec tes larmes brûlantes
Tu fondras la glace de l’an nouveau.
Là-bas, le peuplier de la prison se balance.
On n’entend rien. Combien de vies innocentes
S’achèvent là-bas…
(Traduction du russe par Paul Valet. « Les Croix » c’est le nom de la prison de Leningrad.)
Puis ils proclament une nouvelle loi dans ton pays et tu comprends un truc, les mots prononcés par tes personnages sur scène peuvent te conduire en prison. Pas nécessairement, mais probablement. Article du code pénal sur « le discrédit des autorités ». Un crime d’importance moyenne. À priori ça passe, normalement ils ne te toucheront pas, ils ne te remarqueront pas. On n’est pas en 1937. « On n’est pas en 1937» - c’est une expression courante, une de celles que tu entends le plus entre 2012 et 2024 parmi les gens qui osent faire (ou penser) quelque chose qui va à l’encontre du pouvoir en Russie. Ça signifie qu’on n’a pas encore atteint le pic de répression comme sous Staline. Et puis il y a une fouille chez Daria. Et puis sur ton fil d’actualités Facebook on te conseille de garder sous ton lit une bassine d’eau salée, en cas de perquisition vaut mieux y jeter ton téléphone et ton ordi pendant qu’ils défoncent ta porte. Pour qu’ils soient inutilisables, pour qu’on n’y trouve aucune information. (De toute façon après une perquisition ils n’ont jamais rien rendu à qui que ce soit). Je ne suis pas sûre que ce soit une super idée mais au cas où je place quand même une bassine d’eau salée sous mon lit.
Inspiration-expiration
Je n’avais rien de vraiment illégal dans mon ordinateur et dans mon téléphone. Simplement, en cas de fouille je ne voulais pas qu’ils tombent sur mes « correspondances amoureuses ». Mais quand la guerre a commencé j’ai de toutes façons tout supprimé. Tout effacé dans le taxi vers l’aéroport (direction l’émigration) juste avant la frontière. À la frontière ils auraient pu me confisquer mon téléphone. À cause de tout ça j’ai pas pu dire au revoir à Saint Petersbourg, y avait le trajet en taxi, y avait les messages à effacer, et merde, va te faire foutre Saint Petersbourg.
Donc voilà. Je fais du yoga depuis 2016, j’essaie de porter une attention toute particulière aux postures qui sont les plus simples à faire debout. On sait jamais, pour la prison.
Parce que dans la cellule le sol est dégueulasse, couvert de crachats, de crottes de rats. Non, je n’irai pas en prison. Mais c’est au cas où. Au cas où.
Je rêve souvent que je me retrouve en Russie, c’est un cauchemar affreux. Dans mon rêve je me parle à moi-même : tu avais pourtant dit que tu ne reviendrais jamais.
Comment as-tu atterri là ? Et comment s’enfuir de là ? De toute façon ils vont t’arrêter à la frontière. Avec la nouvelle loi sur le discrédit de l’armée - c’est jusqu’à 15 ans. Et y a beaucoup d’autres lois. Aucune fuite possible. Tu es là et la Russie est une prison.
Des fois à la télévision russe ils disent qu’il faut tuer les traîtres, les gens comme moi, les fuyards qui ont passés la frontière. Ce sont les mêmes qui disent qu’il faut balancer des bombes sur Paris et Londres. Donc laisser couler.
Ce n’est pas de la victimisation. Chez Joseph on trouve cette phrase « Evitez de vous victimiser ». En français il y a le verbe victimiser, en russe il n’existe pas. On a besoin d’une phrase entière.
Dans une de ses lettres Anton écrit, il écrit en tant que personne née en Russie : « Il faut extraire goutte à goutte l’esclave qui est en nous ». Il faut extraire goutte à goutte l’esclave qui est en nous - Ah voilà. « Il faut extraire goutte à goutte l’esclave qui est en nous ». Il faut l’expulser… Un jour, un allemand en entendant que ma ville natale était Rostov sur le Don m’a dit « oh c’est dans le coin de Taganrog, la ville de Tchékhov ». Il avait une connaissance géographique impressionnante. Il faut extraire goutte à goutte l’esclave qui est en nous. Il faut extraire goutte à goutte l’esclave qui est en nous.
J’essaie de le faire chaque jour mais j’ai l’impression qu’il y a une putain de Penelope qui vient la nuit. Vous vous souvenez comme elle défait sa tapisserie chaque nuit. Et elle déverse en moi deux fois plus d’esclave que j’ai le temps d’en extraire dans la journée. Déverse ou « enfonce » ?
Le yoga, donc. Un moyen étrange d’obtenir par le corps à la fois libération et plaisir. Un moyen autorisé. Donc c’est faisable y compris en prison. C’est quelque chose qu’on ne peut pas te prendre normalement. Tant qu’on ne t’a pas frappé à mort et que tu disposes d’une autorisation de 30 minutes par jour, tu peux faire du yoga. Et ça te soulagera pour le reste de la journée. Et ils n’ont aucun pouvoir sur ça. La jouissance de mon propre corps, allez-vous faire foutre, ça, vous ne l’aurez pas. Parfois après le yoga tu te sens bien et c’est suffisant. Juste bien et allez bien vous faire foutre. Ça sera ton évasion secrète de prison, juste pour les emmerder.
Et en cellule tu as un océan de temps. Je lève les bras sur l’inspire et je les baisse sur l’expire.
Cette idée d’évasion ne m’a plus lâchée. Et, je me suis mise à faire du yoga sans relâche, à cause de cette peur de la prison. Pour être prête, au cas où, à faire du yoga là-bas aussi. Pour être capable d’en faire là-bas. Si jamais je me retrouve là-bas un jour. Pour que mon corps et mon esprit soient prêts.
Du coup, quand Ilia écrit depuis la prison : « on a droit à un livre, un papier et un stylo pendant seulement une heure et demi, le reste du temps interdiction de lire ou d’écrire. Il ne reste plus qu’à regarder le mur », je me demande s’il connaît le yoga. Est-ce qu’il sait qu’il peut introduire de la contrebande en cellule en s’offrant un peu de soulagement. Un peu de liberté. En prenant la posture du guerrier, par exemple.
Je prends aussi la posture du guerrier.
Je fais correctement la posture du guerrier. Je fais attention à ce que mes hanches soient bien alignées. Je tire le bord extérieur de mon pied arrière, comme Olga m’a appris. Je ramène « la balle sous le gros orteil » de mon pied avant, comme Olga m’a appris. Olga, je fais tout bien comme il faut. Olga-Olga. Vous ne connaissez pas Olga. Olga, c’est une prof géniale, elle est née pour enseigner. Un jour le yoga lui a sauvé la vie et visiblement Olga a juré de se consacrer entièrement à son enseignement. Je me rappelle qu’au moment du Covid, c’était le dernier cours juste avant que la salle ne ferme, j’étais en chien tête en bas, et je me suis mise à pleurer, je viens à peine de trouver le truc qui m’apaise et voilà qu’on me l’enlève pour on sait pas combien de temps. J’ai pleuré et les larmes coulaient sur mon front. C’était vraiment ridiculous. J’avais des traces de mascara. Olga-Olga.
… J’espère qu’elle n’est pas pour la guerre…
Pause. Je tire le bord extérieur de mon pied arrière. Je ramène « la balle sous le gros orteil de mon pied avant ». Olga-Olga.
… J’espère que tu n’es pas pour la guerre…
Je veux dire que tu n’es pas pour « la victoire de la Russie sur les ukrofachistes ». C’est devenu notre rengaine. J’espère que he or she n’est pas pour la guerre. C’est la première chose qui te passe par la tête quand tu penses à quelqu’un en particulier. Qui est resté là-bas, tu as son visage en tête mais tu ne sais pas exactement dans quel camp il est. S’il est contre. Ou s’il est pour.
[...]
(Juillet 2024)
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Pour Luc, Macha et les autres
Esther Bol (Assia Volochina)
Avant fin de février 2022, Assia Volochina vivait à Saint-Pétersbourg. Après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, elle a quitté la Russie définitivement et a reçu la citoyenneté israélienne.
Dramaturge. Diplômée de l'Institut d'État russe des arts du spectacle (2013). Environ 50 productions ont été réalisées en Russie à partir de ses pièces et de ses textes (y compris au Théâtre d'art de Moscou, au Théâtre Alexandrinsky, au Théâtre Dramatique Bolchoï de Saint Petersbourg et au Théâtre de la Taganka). Mais après ses violentes prises de position contre la guerre, son nom a été retiré du répertoire de la plupart des théâtres.
Par ailleurs, des performances basées sur ses pièces ont été créées en Pologne, en Lituanie, Lettonie, Estonie, République Tchèque, Moldavie, Israël et en Uruguay.
Ses pièces ont été traduites en français, anglais, polonais, espagnol, lituanien, tchèque, roumain ou encore en hébreu ; Elles ont été publiées dans des almanachs et des magazines littéraires, et éditées dans un recueil de pièces de l'auteur nommé "The Chorus is Perishing". A la veille de la guerre, Assia Volochina a été nominée pour la récompense la plus prestigieuse du théâtre russe, le GOLDEN MASK.
Six mois après le début de la guerre, elle termine la pièce CRIME, qu'elle considère désormais comme sa pièce majeure. La pièce a été mise en scène en République Tchèque et au Monténégro, traduite et publiée dans les revues "Critical Stages" (en anglais) et "Svet a divadlo" (en tchèque).
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