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ESTHER BOL
NUE
rédacteur Gilles Morel
PERFORMEUSE. – Bonjour.
Ce n'est pas une introduction. Nous avons déjà commencé.
Les premiers mots de cette pièce sont :
« Bonjour. Je m'appelle Esther. Je suis dramaturge. »
Je viens de le dire. Et je me rends compte que ça ressemble à une présentation aux Alcooliques anonymes. Je vais le redire. Mais cette fois, en sachant dès le départ que cela ressemble à une présentation aux Alcooliques anonymes.
Bonjour.
Je m'appelle Esther.
Je suis dramaturge.
Je suis dramaturge depuis une quinzaine d’années. Pendant tout ce temps, j'ai écrit pas mal de pièces. Ma grand-mère, qui les compte, dit qu'il y en a plus de soixante. Moi, ce chiffre me fait peur. Je refuse d'y croire.
Disons simplement que j'ai écrit pas mal de pièces. Elles ont été montées dans les plus grands théâtres de mon pays. Aujourd'hui, dans mon pays, mes pièces sont interdites. Et moi, je suis considérée comme une traîtresse. Parce que je m'oppose à la guerre monstrueuse que mon pays mène. Parce que le cœur de mon pays est une prison.
Loin de mon pays, je recommence tout. Je recommence à zéro devant vous. J'aimerais partager avec vous ce que cela fait d'être dramaturge. Être dramaturge, c'est accoucher, encore et encore, d'enfants déjà majeurs. Chaque pièce est un enfant déjà adulte. Elle naît, puis s'en va vers un metteur en scène. Ensemble, ils donnent naissance à un spectacle. Et le dramaturge les zieute de loin et les bénit. Est-ce difficile pour un dramaturge ? Est-ce que cela importe ? Est-ce cela qui importe ?
Aujourd'hui, devant vous, j'aimerais serrer mes enfants dans mes bras.
Je parle de mes pièces. Ou plutôt...
Aujourd'hui, devant vous, je vais faire quelque chose de plus radical. Je vais les reprendre en moi. Je voudrais les reprendre en moi, comme si elles pouvaient redevenir des embryons.
J'avais promis que ce ne serait pas une introduction. Finalement, ça y ressemble un peu. Non. En réalité, c'est déjà le corps du spectacle.
Je vais vous raconter ce qui va se passer.
J'ai une pièce qui s'appelle “Don Quichotte est l'auteur de Dulcinée”. Elle parle de Don Quichotte. Je plaisante. Elle parle de Dulcinée. De cette femme qui attend pendant que Don Quichotte accomplit ses prouesses.
La pièce est construite ainsi :
Dulcinée attend.
Don Quichotte accomplit des prouesses.
Et ça jusqu'à la fin.
À la fin, bien sûr, tout bascule.
Aujourd'hui, devant vous, je voudrais m'autoriser quelque chose qui m'effraie.
Je voudrais sortir Dulcinée de cette pièce. Évacuer Dulcinée d'une pièce que personne ne mettra jamais en scène. D'une pièce que j'ai écrite pour le metteur en scène que j'aimais le plus au monde. C'était un génie. Il s'est noyé l'année dernière.
Elle attendait qu'il vienne à elle. Quand je dis "elle", je parle de la pièce.
Elle attendait qu'il vienne à elle. Quand je dis "elle", je parle de Dulcinée.
Elle attendait qu'il vienne à elle. Quand je dis "elle", je parle de moi.
La pièce a attendu neuf ans. Dulcinée a attendu une éternité. Je ne laisserai jamais personne monter cette pièce. Mais ce soir, devant vous… Ce soir, devant vous, je vais la prendre dans mes bras.
Quant à Don Quichotte...
Au fond, Don Quichotte est un œil. Un œil qui parcourt le monde et voit sa douleur, tandis que Dulcinée reste dans l’attente.
Mais aujourd'hui, devant vous, il en ira tout autrement : je vais porter Dulcinée tout entière dans mes bras, hors de la pièce qui parle d'elle, comme on arrache quelqu'un à un incendie. Et elle vivra tout ce qu'il lui est donné de vivre. Elle dira tout ce qu'il lui est donné de dire.
Et Don Quichotte... Comme nous l'avons déjà dit, au fond, il n'est qu'un œil. Un œil qui voit les malheurs du monde. Voulez-vous être cet œil, ce soir ? Vous verrez quelques-uns des personnages qu'il aurait vus. Ou qu'il aurait pu voir. Plus quelques autres sortis de ma pauvre tête.
Je termine.
Je commence.
1.
DULCINÉE
Tenez, imaginez un peu : Ithaque. L’île d’où Ulysse est parti vers la fichue infinité, dans la chair des eaux, dans la viande des eaux. Ithaque. L'île dont il porte l'image en lui. Ithaque — un point sur la carte. Pénélope, elle aussi, est un point sur la carte. Le centre de gravité derrière Ulysse un aimant planté dans son dos. Tant qu’il existe, Ulysse est Ulysse. Parce qu’Ulysse, c’est celui qui reviendra. Tel est son mythe. Pénélope — un point sur la carte. Elle épingle l’île comme un papillon. Elle sert de repère GPS. Ulysse a consacré dix ans à la guerre, puis dix ans au retour. Vingt ans d'attente. Vingt ans d'immobilité.
Vingt ans de stase.
D'engourdissement, de figement, de pétrification. Pénélope s'entraîne à incarner le point de retour. Le port d'attache. L'ancrage à distance. Figée dans l'espace, elle s'entraîne à traverser le temps. Elle éprouve le temps en elle-même. Le fardeau infini des secondes… Mais elle — elle sait qu’il reviendra. Tel est son mythe. Tel est son mythe à elle. Et moi ? Et moi, Dulcinée ? Moi, j'ai été créée prisonnière. Je vais vous parler — comme tout le monde — de moi. Dulcinée. Dulcinée est un cadavre. C’est un homoncule, c’est Frankenstein. Dulcinée — c’est Pinocchio, c’est Galatée. Dulcinée est Aldonza prise dans le plâtre. On dit : Don Quichotte est mort. Don Quichotte est mort. Don Quichotte est mort. Vous croyez, vous, qu'il est mort ?
Je me trompe ?
Belle lurette, qu’on ne le voit nulle part Moi, je pense que c’est une hérésie. Je ne l’ai jamais vu, c’est vrai… Mais moi — j’existe. J'existe. C'est indiscutable. Alors lui aussi doit bien exister quelque part ! Il doit pourtant bien exister, flûte ! Et voici pourquoi.
Qui est Don Quichotte ?
La réponse est simple. Don Quichotte, c’est celui qui a inventé Dulcinée. Dulcinée, c'est celle qui a été créée et inventée par Don Quichotte. Voilà la réponse : Moi j’existe donc Lui, mon créateur existe. Don Quichotte, mon démiurge, m'a « sculptée ». Puis il m'a abandonnée. Il m’abandonnée sans m’avoir trouvée. Il m'a sculptée, puis il est parti accomplir sa prouesse. Pour ne jamais, pour ne jamais, pour ne jamais revenir. Tel est son mythe. Et tel est le mien. Voilà tout. Pénélope a attendu vingt ans ; moi, j'ai été créée pour une attente interminable.
– Gricha de la pièce L’Homme poisson.
GRICHA. – Je me suis demandé un jour comment écrire sur Paris. Comment le faire aujourd'hui. Après tout ça. Après tout ce qui a déjà été écrit.
J'ai passé plusieurs jours à marcher dans Paris. Et je me suis rendu compte que je ne savais pas comment écrire sur cette ville. Enfin, je n'étais pas là pour travailler. Je n'avais pas besoin d'écrire quoi que ce soit.
Et puis je me suis retrouvé assis devant le Centre Pompidou, avec mon pique-nique d'écrivain de niche : une baguette, un morceau de fromage, une bouteille de vin rouge. Le déjeuner réglementaire, quoi… Et je me suis souvenu du Joueur de flûte. (Vous vous souvenez de cette vieille légende, avec ce type à Hamelin ? Celui qui délivre la ville des rats, puis emmène les enfants quand les habitants refusent de le payer.)
Pourquoi est-ce que j'ai pensé à lui ?
Sur la place, un homme créait d'immenses bulles de savon. Tous les enfants traînaient autour de lui. Les bulles les avaient mesmérisés.
Je me suis dit que si l'on montait un jour Le Joueur de flûte au théâtre, il faudrait le faire comme ça. Les enfants des spectateurs monteraient sur scène jouer avec les bulles. Puis on les guiderait vers les coulisses. Et c'est tout. Les parents resteraient là, impuissants, désemparés, perdus. Et ensuite,on leur raconterait l'histoire du Joueur de flûte.
Et les enfants, pendant ce temps-là, dans les coulisses… Oui. Les enfants, pendant ce temps-là... dans l’inconnu. quelque part dans l'inconnu. Au-delà. Dans l’absence… Ça, moi, j’adore ! Ils ont déjà été emmenés. Bien sûr, ils sont dans une salle de jeux, ou quelque chose comme ça. Mais les parents l’ignorent. Ils continuent à regarder le spectacle. Ils ne vont tout de même pas traverser la scène pour aller chercher leurs enfants.
Ils regardent le spectacle.
C'est cruel ? Oui.
Et puis je me suis dit : quelle connerie. Quelle connerie... et pourtant, c'est peut-être comme ça qu'on peut écrire Paris. Oui. C'est comme ça que je l'écrirais !
Précisément comme ça ! Une des bulles s’envole. Une petite fille se met à courir derrière elle. Elle passe devant... tout ce qu'il y a à Paris. Et c'est justement cela qui me permettra d'écrire cette ville. D'abord, une énumération rassurante de tout ce qu'elle a de plus traditionnel, de plus beau. Elle court. Elle passe devant, devant, devant... tous les lieux touristiques. Les monuments obligés, mais pas seulement. Elle passe devant ce coin de l'île de la Cité que je considère comme le plus bel endroit du monde. Où, le soir, les amoureux s'assoient si près les uns des autres qu'on ne distingue presque plus les couples. Une masse d’amoureux. Mais tôt le matin, il n'y a personne.
Il y a un saule, tout à la pointe de l'île, juste au bord de l’eau. Vous voyez ? Un jour, je me suis imaginé que si ce saule tombait de vieillesse, ou s'il lui arrivait quelque chose — si la foudre le frappait — ce monde s’effondrerait. Ne riez pas. Ou riez. C'est une sorte de mythe. Comme l'un des derniers fragments du Mythe.
Et puis, cette fille passe devant… je sais pas… les cendres de Napoléon.
Elle passe devant L'Origine du monde de Courbet… Et ainsi de suite. Et ainsi de suite. Et ainsi de suite. Elle passe devant des portes vertes. Devant des portes rouges. Devant des portes bleues. Devant la tombe de Morrison, couverte de baisers… Devant les tombes de tous les enfants terribles. Elle passe devant un Kurde encore ensommeillé qui replie sa couverture et pense, peut-être, que, dans son pays, dormir par terre est plus tiède. Mais son pays est mort. Et tout devient peu à peu plus essentiel. Ce Kurde a les pommettes blanches, un bronzage de saleté et des cils très épais. Et puis, cette fille passe devant ceux qui font la queue pour une soupe. Une file amère. Elle passe dans une odeur d’ammoniaque. À travers cette odeur. Et elle s'éloigne du centre. Elle traverse le bois de Boulogne où, au fil des siècles de prostitution, on a retroussé des robes de tant de styles différents qu'on pourrait en dresser une Encyclopédie de la mode parisienne. Et ainsi de suite. Et ainsi de suite…. Toujours plus loin. L'insécurité, la précarité, la pauvreté, la misère, la détresse, l'abandon, le délaissement, le dénuement.
Elle voit tout. Ou peut-être qu'elle ne voit rien. C'est nous qui voyons. Elle, elle court derrière une bulle.
Des guerres civiles, des catastrophes écologiques, peut-être une nouvelle civilisation, une nouvelle aurore de la Terre… Tout défile devant elle. Tout passe à côté d'elle.
Elle continue à courir derrière cet air prisonnier d'une pellicule irisée. Derrière cette fragile surface opalescente.
Et quelque part, le Joueur de flûte… Et le Joueur de flûte, je ne sais pas ce qu’il fait, ni où, il est cet effrayant Joueur de flûte. Il crée une nouvelle bulle ? Il marche vers la guillotine ? Il éclate d'un rire diabolique, comme un personnage de bande dessinée ? Je n'en sais rien.
Enfin… tout ça n'est qu'une esquisse. Le projet d'une esquisse d'une idée.
[...]
(2016) - 2026
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À Youri Boutoussov
Esther Bol
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