| |
ELENA GREMINA
Une heure et dix-huit minutes
traduction Tania Moguilevskaia, Gilles Morel
Sources utilisées dans le texte
- Carnets et lettres de Serguei Magnitski
- Matériaux fournis par Natalia Magnitskaia
- Rapport de la Commission publique d’observation des droits de l’homme dans les lieux de détention (sous dir. Valeri Borschev)
- Matériaux fournis par Dmitri Mouratov (red. en chef de "Novaïa Gazeta"), Valeri Borschev, Olga Romanova (red. du portail internet "Slon.ru", et du blog "Boutyrka-blog ", Zoïa Svetova (magazine "The New Times", membre de la Commission), Evguénia Albatz (red en chef magazine "The new Times").
Extrait du texte
RUBRIQUE 3 : LE JUGE D’INSTRUCTION
(À la salle.)
Notice d'instructions.
Oleg Siltchenko. Il a dirigé l’instruction pénale intentée contre Serguei Magnitski. Il est personnellement responsable d’avoir exercé des pressions sur Magnitski et organisé les conditions suppliciaires de sa détention. Pendant les douze mois de la détention, Siltchenko lui a refusé tout examen médical et tout soin, ce qui a conduit Magnitski vers la mort.
JUGE D’INSTRUCTION. Parce qu’il faut arrêter vos conneries de refiler des bakchichs ! Faut arrêter vos conneries de refiler de l’argent à droite et à gauche ! C’est quand même de leur faute ! S’ils sont détenus, c’est de leur faute ! Et les proches ! C’est eux qui refilent de l'argent, ils croient peut-être que tout s’achète ? C’est comme ça, l’eau chaude coûte plus cher au Tribunal Tverskoi qu’au Tribunal Taganski ! Je sais pas pourquoi. C’est une sorte de taxe…
Tu veux l’eau chaude au robinet ? Des journaux dans la cellule, la télévision ? Un téléphone portable ? Des visites ? Eh bien, on va laisser venir ta femme, et puis on va te donner une carte sim. Téléphone, repas et tout le reste...
Voilà, c’est comme ça ! Et l’instruction, elle a rien à voir là-dedans ! (Il s’adresse à la salle.) La place d’un voleur, c’est en prison, des objections ?
Rien n’a été bâclé dans ce procès, c’est clair ? RIEN. Pourquoi il n’a pas eu de procès ? Parce qu’il s’est moqué de nous, et si quelqu'un a bâclé l'affaire, c’est lui !
(Il écoute un interlocuteur invisible.) Non, s’il vous plaît ! Ne me faites pas rire les genoux !
(Il écoute.) Comment ça, pas coupable ? Ecoutez, il était l’avocat d’affaires de voleurs. De businessmen comme on les appelle. C’est écrit «businessmen », mais c’est « voleurs » qu’on lit. Vous avez vu le nombre de zéros qui figure dans leurs fiches de paie ? Me faites pas rire. Qu’est ce que vous croyez que ça veut dire, un avocat d’affaires sous contrat ?
(Il écoute.) Me faites pas rire.
(Agressif.) Vaut mieux ne pas me faire rire ! Parce que si c’est comme ça, moi aussi je suis sous contrat. Et si lui, il n’est pas coupable, de quoi suis-je coupable, moi ?
C’est ça, c’est ça ! Désormais, Magnitski c’est une sorte Zoïa K., un héros du labeur capitaliste et même plus que ça : un rayon de lumière dans la Russie barbare… Les conditions de détention dans les Maisons d’Arrêt sont terrifiantes, oui. Parce que les conditions de travail, elles sont comment ? Douces comme le pain d’épice ?
Bouchez-vous les narines, assez sniffé ! Ont vendu ma Patrie à leurs putain d’étrangers.
(À la salle.) Toi, c’est combien ton salaire ? Et le mien ?
(À la salle.) Quoi ? Voulez pas parler salaire ? Vous savez combien il en défile dans nos bureaux ? (Menaçant.) D’accord, super ! Tu veux une condamnation pour calomnie ?
Il n’a pas coopéré avec les enquêteurs. Il avait des douleurs, qu’il disait. Si vraiment il avait eu des douleurs, alors il aurait dû coopérer. Mais pas lui. Et ça, c’est pas correct ! Il aurait dû coopérer ! Une affaire sur cinq milliards, c’est un bon sujet ! Pour tout le monde. Et pour lui, en définitive. Au lieu de ça, voilà ce qu’il écrit !
(Il feuillette des papiers.) Des plaintes.
« Les nouveaux détenus ne sont pas immédiatement placés en cellules. »
« Le 14.09, on m’a refusé de l’eau bouillante. Le 13.09, on m’a refusé de l’eau bouillante. »
« On entasse 70 personnes à la fois dans la cellule de tri, 20 m2 sans fenêtres, beaucoup fument. Impossible de respirer. Dans les cellules, il y a des toilettes mais elles ne sont pas isolées du reste de la cellule. »
« L’écart entre deux repas chauds peut durer 38 heures. Le 14.09.09, je l’ai signalé au juge Krivoroutchko et j’ai demandé qu’on m’accorde la possibilité d’avoir un repas chaud avant le début de la séance au tribunal, mais le juge a refusé : cela ne rentre pas dans les prérogatives du tribunal. J’ai demandé qu’on me donne de l’eau bouillante pour que je puisse au moins me préparer du thé. On a refusé de me donner de l’eau bouillante. En définitive, je n’ai pas eu accès à de l’eau potable.
Pendant ma détention à la prison Boutyrskaia, on m’a emmené quatre fois au tribunal pour participer aux séances, et chacune de ces sorties a été l’occasion de mauvais traitements frôlant la torture ».
(Il rit.) Quarante-quatre pages comme ça ! Putain, mais c’est pour Strasbourg qu’il a accumulé tout ça ! Putain, il croyait pouvoir s'en sortir !
(Il lit les plaintes.) « J’ai déposé ma plainte et le jour-même, on m’a transféré dans la cellule N°59 où les conditions était encore pire qu’auparavant. Sensiblement en dessous de la norme sanitaire en vigueur : 7 m2 par personne, selon la recommandation du comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants. »
Mais dans ce cas, pourquoi est-ce que personne ne parle de l’état des locaux attribués aux gardiens ? Quand il n’y a pas plus de 2 ou 3 m2 par collaborateur ? On s’apitoie sur les voleurs, mais pas sur nous ? Nous aussi, on est des êtres humains. Mais personne ne pense à nous. On s’en souvient uniquement en cas de force majeure. Pour lâcher une meute de chiens sur nous.
Et en plus, il se plaint que son état de santé empire ! Pourtant il en manquait pas de santé quand il s’agissait de s’adonner aux activités criminelles. Et s’ils en manquent, les Magnitski et autres, c’est avant qu’il fallait qu’ils y pensent. C’est mon avis personnel. Et allez, encore 10 plaintes. Il est fou, non ?
« Dans toutes les cellules, les toilettes sont un simple trou dans le sol, avec une cuvette de sol. Ces cuvettes sont tellement sales qu’on a peur rien qu’en les regardant. Mais on ne fournit pas de brosse pour les nettoyer. On n’en trouve pas non plus à la cantine de la prison de Boutyrskaia. Si on a réussi à nettoyer cette cuvette de sol dans la cellule 267, dans les autres on n’y est jamais arrivé. »
Il plaisante ou quoi ?
« Il n’y a pas de séparation entre les toilettes et la cellule. Nous sommes obligés de pendre les draps qu’on nous fournissait. Après, leur utilisation n’est plus possible. »
Il plaisante ou quoi ? Plaisante ?
« Les rats courent librement dans les canalisations. Dans les cellules 59 et 61, la distance entre les toilettes et les lits est de moins de 1 m. Dans la cellule 59, il n’y a pas de vitre. Dans la cellule 61, il n’y a même pas de cadre à la fenêtre. À cause du froid, nous sommes obligés de dormir tout habillés. »
Comment on peut supporter ces plaisanteries ? On y répond ! Et notre réponse, elle est à la hauteur !
(Il lit son rapport.) « Je porte à votre connaissance que votre requête du 19 août 2009 concernant l’accusé Magnitski S.V. dans laquelle vous demandez au juge d’instruction de s’adresser au chef de FBU IZ-77/2 de la Direction du service fédéral pénitentiaire de la Russie pour la ville de Moscou afin qu’il procède à l’organisation d’un examen par ultrasons de la région ventrale du prévenu mis en accusation Magnitski S.L. a été examinée. Le 31 aout 2009, un arrêté a stipulé le rejet complet de cette requête. La législation en vigueur n’impose au juge d’instruction aucune obligation de contrôler l’état de santé des prévenus suspectés ».
Voilà !
(Sincère.) Vous savez, s’il avait vraiment eu mal au ventre, il aurait négocié. Mais pas lui : moi, je ne suis pas du genre à faire ça, un avocat ne peut en aucun cas témoigner contre son client…
Dieu merci, dans notre pays, un avocat est un homme comme les autres. Libre de témoigner sur tout ce qu’il veut. À condition de ne pas être un con. Et si tu es un con…
Et maintenant, voilà qu’ils nous tombent tous dessus: c’est vous qui l’avez tué…
(Après un silence.) Voulez vraiment savoir ce que je pense de tout ça ?
Il se tait.
|
|
La presse française
SERGUEI MAGNITSKI, LE MORT QUI FAIT TREMBLER LE KREMLIN
Bientôt, Sergueï Magnitski tombe gravement malade, une méchante pancréatite. Un médecin prescrit des ultrasons et une opération. Pour éviter de le soigner, on le change de prison, pour la pire, Boutyrka, qui ne dispose pas d'équipement médical adéquat. On ne lui donne pas ses médicaments. Il perd 20 kilos et se tord de douleur toute la journée. Il refuse toujours de retirer son témoignage. Au contraire, en octobre 2009, après onze mois de prison préventive, il trouve la force de rédiger une note plus accablante que les précédentes. Du coup, ses conditions de détentions empirent encore. Un mois plus tard, alors qu'il est mourant, on le transfère enfin dans un établissement où il pourrait être soigné. Mais, à son arrivée, un médecin le fait saisir par huit gardes, qui le battent puis l'enferment, menotté, dans une pièce minuscule, où une heure et dix-huit minutes plus tard son coeur s'arrête. « Une heure et dix-huit minutes » est le titre de la magnifique pièce de Mikhaïl Ougarov consacrée à la mort de Sergueï Magnitski..
Vincent Jauvert - Nouvel Observateur - 25.08.11
La presse russe
C’est dans un sous-sol de la rue Trekhproudni que le théâtre russe défend sa dignité. (…) La compassion universelle dont les Russes pouvaient, selon Dostoïevski, être fiers, n’est plus à ce jour une qualité inhérente aux grandes scènes théâtrales russes. La liberté de conscience ne peut aujourd’hui être garantie qu’à la condition de refuser les subventions d’Etat. Le spectacle Une heure et dix-huit minutes a été produit avec les propres ressouces du Teatr.doc.
(…) Le vote protestataire qui se déroule dans ce petit théâtre moscovite constitue un phénomène sans précédent.
Marina Tokareva - Novaia Gazeta - 07.06.10
|
|