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    TRADUCTION PUBLIEE

 

ELENA GREMINA et MIKHAIL OUGAROV

Septembre.doc

traduction Tania Moguilevskaia, Gilles Morel


Extrait du texte

La matière textuelle de cette pièce a été collectée « à chaud », en septembre 2004, sur divers forums internet tchétchènes, ossètes et russes au moment de la prise d’otage à l’école dans la ville de Beslan, Ossétie du Nord, république autonome de la Russie.
Le style des messages a été conservé.


PARTIE UN - PARFUM DE MUSC

# 1 Raslif Mouslim
Salam alekoum, Frères et Sœurs musulmans, je voudrais vous raconter l’histoire d’un Frère. Il s’appelait Raslif Mouslim. Cette histoire raconte comment il est devenu Chahid* et comment moi, je ne le suis pas encore devenu. On était tous les deux à l’Académie d’agriculture de Sernovos. On discutait toujours beaucoup ensemble. Et on mangeait aussi des brochettes.
Et puis un jour, nous avons décidé de nous engager sur la voie du Djihad. Tout allait très bien entre nous, mais un jour Chaïtan nous a brouillés à cause d’une autre personne. D’abord j’ai pensé que je ne lui pardonnerais jamais. Malgré tout, le lendemain je suis allé chez lui pour qu’on redevienne amis. Mais il se trouve qu’il était déjà parti.
Pendant le passage des gorges de Pankissi, sur la route de la Tchétchénie, il est devenu Chahid. Sa mère a été récupérer son corps chez les forces fédérales russes. Quand le colonel Kafir a appris qu’elle était la mère de ce Tchétchène qui a donné son âme pour sa terre, il l’a saluée. Tout est dit. Je suis sûr qu’il m’a pardonné comme moi je lui ai pardonné.

# 2 Mayerbek
Moi, je vais vous parler de mon deuxième cousin, Mayerbek. Il y a eu un combat acharné sur la place Minutka. Après l’ordre de battre en retraite, il a dit qu’il allait rester pour couvrir nos arrières. Il est resté dans une des maisons particulières. Il a tenu pendant deux heures. Après il s’est retrouvé coincé et à court de munition. Les Russes ont encore attendu une heure avant d’entrer dans la maison. Mahmet était là pour les accueillir. Il était blessé, il avait un poignard dans la main. Avant d’être abattu, il en a tué trois.
Tout cela, c’est un général russe qui l’a raconté, avec un drapeau blanc, il a porté le corps chez les moudjahidines et il a dit : « Si vous avez un homme comme lui dans chaque détachement, alors vous allez gagner cette guerre. »
Sa mère garde toujours chez elle le poignard couvert de sang séché.

# 3 Khamsat
Il y a eu une bataille dans les montagnes du Daghestan, Khamsat tirait avec une mitrailleuse légère et il a eu un bras arraché. Il a pris appui sur un rocher et il a continué à combattre jusqu’à ce qu’il meure d’hémorragie. Les occupants russes ont tiré pendant des heures sur le cadavre du commandant. Ensuite, ils se sont approchés du Chahid et ils ont vu que, dans sa main valide, il tenait une grenade à moitié dégoupillée.
Après la mort de Khamsat, les médias russes se sont délectés de l’histoire de ce commandant tchétchène mort à quatre pattes.
Ces imbéciles ignorent qu’en faisant cela ils ont témoigné devant le monde musulman que le commandant tchétchène est mort dans la posture du soujoud, la position dans laquelle le fidèle prosterné se trouve au plus près de son Créateur. C’est ainsi qu’Allah fait parvenir ses messages aux Fidèles et ces messages restent cachés pour les Infidèles.

# 4 Abdoulah le rigolo
Abdoulah était mon voisin, de l’autre côté de la cour. Quel homme c’était! Un sacré rigolo. Quand il est devenu Chahid, on était en plein combat dans une cour d’immeubles de cinq étages. Nous, nous n’étions que vingt-cinq et les Russes beaucoup plus. Ils nous prenaient porche après porche, pierre après pierre. Nous dormions deux ou trois heures par jour, quatre au plus. Nous étions dans différents bâtiments. Cela faisait trois jours que je ne l’avais pas vu alors que moins de trente mètres nous séparaient. Je décide de l’appeler par radio. Je lui demande comment il va, je lui dis qu’il me manque lui et ses blagues et que j’aimerais le voir. Il me dit: «Attends une seconde et tu vas me voir!» Et voilà que je le vois surgir à une fenêtre et vider son chargeur en direction des Russes. C’était sa nouvelle « blague ».
Une demi-heure plus tard, j’ai entendu un appel la radio : « Abdoulah est devenu Chahid!» Vous ne pouvez pas imaginer ce que j’ai ressenti. C’était mon ami et j’étais habitué à lui depuis l’enfance, depuis l’école, et maintenant il est parti. Avant qu’Allah ne le rappelle à lui, il a fait exploser une voiture blindée russe et Inch’Allah, il est devenu Chahid.

# 5 Alkhassour
Quand ils sont venus arrêter Alkhassour, il avait dix-neuf ans, il était chez lui, dans l’appartement avec sa mère. Les Forces spéciales l’ont ceinturé et ont commencé à lui passer les menottes. Il leur a dit: «S’il vous plaît, ne faites pas ça devant ma mère, je vais sortir et vous me les mettrez dans la rue.» Sa mère a crié: «Alkhassour, ne fais pas ça. Je sais ce que tu as en tête. Ne fais pas ça. Tu es mon ls unique. » Et là, il a arraché la goupille d’une grenade que portait un des Forces spéciales. C’est à ce moment-là que son âme s’est envolée au ciel où il a été bien accueilli, et, avec lui, il a emporté trois âmes russes, mais dans la direction complètement opposée.

# 6 Les oiseaux verts
Quand nos Frères meurent, Allah dépose leurs âmes dans les entrailles des oiseaux verts qui s’abreuvent dans les ruisseaux du Paradis et se reposent sous des lampions dorés à l’ombre de la canopée.
Allah leur demande: «Mes serviteurs! Que voulez-vous?» Ils répondent: «Nous voudrions que nos âmes réintègrent nos corps pour poursuivre le combat et pour avoir l’occasion de mourir encore une fois. »

# 7 notre Uaz**
Ali, l’un des Frères, est devenu Chahid. C’était au tout début de cette guerre, pendant le mois du Ramadan. Un jour j’arrive à la base et je vois les Frères rassemblés autour de notre Uaz. Ali, c’était le meilleur parmi nous. Quelqu’un de gai et c’était un homme très bon, en un mot, une belle âme. Et maintenant, il gisait sur le plateau de notre Uaz...
Il fut le premier d’entre nous à devenir Chahid.
Nous, on était autour de l’Uaz et on le regardait. Trois minutes plus tard, on a commencé à sentir un léger parfum de musc. Et ce parfum a commencé à se répandre en vagues de plus en plus fortes, et, par Allah, ce souvenir me donne toujours la chair de poule.
Je me taisais et j’avais peur de dire un mot à haute voix sur ce parfum. Je pensais que si j’étais le seul à la sentir, personne ne comprendrait. Mais j’étais sûr que c’était Ali qui la répandait. C’était le mois du Ramadan, lui, il était sur la voie du Djihad.
Avec nous, il y avait Abdoul-Nasser. Il venait de Moscou, il étudiait à l’université. Il a tout laissé tomber, et avec son propre argent, il a acheté tout l’équipement militaire et il est parti faire le Djihad !
Donc Abdoul-Nasser, il a été le premier à dire: «Allah akbar, mes Frères, sentez-vous le parfum que répand le corps d’Ali?» Tout le monde le sentait mais personne n’osait le dire à haute voix, comme moi !
Croyez-moi ou pas, notre Uaz a continué pendant trois ou quatre jours à sentir le musc. Même les étrangers venaient nous voir, même ceux que nous ne connaissions pas, juste pour sentir ce parfum.

# 8 Le parfum de musc
Un de nos commandants, qui avait un très grand iman***, a été projeté contre un mur pendant le combat. Il est mort en pointant le doigt vers le ciel, symbole du dieu seul et unique.
Deux gars de son détachement l’ont enterré. Et quand ils sont revenus, on a commencé à leur demander: «Vous vous êtes parfumés ? », tellement ceux qui avaient participé aux funérailles du Chahid dégageaient ce parfum de musc.
Un autre moudjahid a perdu les yeux à cause d’éclats d’obus. À l’instant de sa mort, il a dit : « Ce que je vois est merveilleux ! »
Il y a eu des cas où les proches des martyrs ont mis des mois à récupérer les corps auprès des Russes. Et après les avoir récupérés, ils constataient que ces corps ne portaient aucune trace de décomposition, comme si leur martyre avait eu lieu hier. Ils étaient comme endormis...
Les corps épargnés par la putréfaction, le parfum de musc, des visages radieux, voilà les signes qui permettent d’identifier un Chahid.

# 9 Firdouz – La porte du Paradis
Sur le portail rouillé de notre quartier général était écrit en très grandes lettres «Firdouz» et en plus petit «Une des meilleures portes du Paradis ».
Et vous savez ce qui était remarquable ? Juste à côté, on avait cloué une pancarte, comme celle qu’on trouve dans les usines, avec l’inscription : « Entrée interdite aux personnes non autorisées ».

# 10 Je les envie tous
Comme j’envie nos Frères... Allah akbar, quelle chance ils ont... Allah akbar !!! Je n’ai pas les mots... Moi aussi j’ai connu plusieurs Frères, l’un d’eux s’appelait Sahpran. Comme je l’aimais et comme je l’aime toujours. Il a été abattu pendant la tentative d’assassinat contre Chamil Bassaïev. Ils se sont trompés de voiture... Quand notre voisine Lida est arrivée en courant m’annoncer la nouvelle, j’ai immédiatement fondu en larme, ce n’était pas de l’hystérie, j’ai pleuré parce que je l’enviais... Je les envie tous... Allah akbar, quelle chance ils ont eue !!!

# 11 Comme le safran
Ainsi nos Frères quittent ce monde pour s’envoler comme des oiseaux verts au-dessus des ruisseaux du Paradis... Leurs blessures brillent et, comme le safran, ils répandent un parfum de musc. L’odeur même qui a imprégné la terre tchétchène au cours des dix dernières années.

# 12 Liste de nos Chahids
Voici la liste des Chahids du district de la Djamaat en Tchétchénie. Oumar Moulya, « Ibn ». Chahid au Daghestan (Inch’Allah). Mouhammad, « Doudaïev », Chahid au Daghestan.
Khamsat (il avait les yeux bleus, il portait une chemise), Chahid au Daghestan.
Adlan (Abdoul-Adil).
Ibrahim (après la mort d’Adil, il a couru vers les lignes russes, est devenu Chahid).
Arthur (Abdoul-Djalil).
Zourab (Abdoullah, indicatif d’appel Darar). Devenu Chahid alors qu’il faisait le soujoud devant Allah.
Abdoul-Hamid. Eh bien, qui ne le connaît pas dans la ville ?!
Saïpa, né en 63.
Musulman, il vivait en face de la mosquée, au premier étage, Dyakov 12.
Rouslan (Rassoul), indicatif d’appel : le 16.
Alikhan
Abdoul-Malik
Moussa
Timour
Hassan
Abdoul-Wahhab
Khamzat
Rachid
Mamed
Zelim
Saïd
Roustam
Zelim


PARTIE DEUX - 1ER SEPTEMBRE

# 13 au téléphone
(Hommes.)
— Ces salopes de Tchétchènes ont pris en otage une école !
— Putain... Mais il fallait les buter dès le début, au lieu de tirer des balles en caoutchouc.
— C’est foutu complet... Enculés de primates...
(Femmes.)
— D’abord dans les avions... Hier dans le métro Rizhskaïa... Aujourd’hui Beslan...
— C’est devenu effrayant de vivre à Moscou.
— Je n’ai pas de mots pour en parler, que des injures.
— Peur, colère et impuissance...
— Et soulagement que ça se passe ailleurs que chez nous.
(Blague.)
— Question : qu’est-ce qu’on peut bien offrir à un enfant mort ?
Réponse : un petit chien mort !

[...]


* Terme qui désigne un martyr qui témoigne de sa foi (chahada) par la prière et par son sang.
** « Ulianovski Avtomobilny Zavod », véhicule tout-terrain de fabrication russe.
*** Terme qui désigne la foi musulmane.



 
septembre








  

Texte documentaire
en 77 fragments



Personnages

3 hommes
2 femmes
ou plus













gremina

Eléna Gremina, Moscou 2008




gremina

Mikhaïl Ougarov, Moscou 2008

 
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